ULYSSE - EPISODE 10

CHARYBDE ET SCYLLA

 

L’île des Sirènes à peine dépassée, Ulysse aborde le passage entre Charybde et Skylla. 

Charybde, qui avale et recrache la mer trois fois par jour, est probablement

une représentation mythologique des marées ou des courants marins dangereux.

Elle aurait été une jeune fille vorace transformée en gouffre marin par Zeus pour

avoir volé une partie du troupeau d’Hercule. Charybde est fille de Gaia et de Poséidon, 

respectivement divinités de la terre et de la mer. Mais elle constitue une synthèse

ratée entre la terre et la mer dont elle n’a endossé que les aspects négatifs, avides.

Elle porte un nom qui signifierait « trou de mort ».(1) Si Charybde représente un

aspect du monde intérieur d’Ulysse, elle représente peut-être sa propre avidité

qui sera mise en lumière lors de son escale à l’île du Soleil. Son identité fragile risque

encore d’être engloutie, annihilée par son rapport inadéquat avec la nature en dehors

de lui, ainsi qu’avec sa propre nature archaïque, ses instincts élémentaires. 

Le peintre Pierre Aléchinski  considère toute la richesse d’un lien essentiel avec les éléments, dans leur aspect fondateur cette fois, lorsqu’il écrit: « L’important est de découvrir en nous…une écriture intérieure allant à la découverte organique de nous-mêmes, sans avoir peur de plonger en pleine terre, en pleine eau, en plein feu, en plein air… » (2)

De l’autre côté du passage, en face de Charybde, se trouve Skylla, que Circé a décrite ainsi : «… c’est un monstre affreux… Ses pieds -elle en a douze- ne sont que des moignons ; mais sur six cous géants, six têtes effroyables ont, chacune en sa gueule, trois rangs de dents serrées, toutes pleines des ombres de la mort…Enfoncée à mi-corps dans le creux de la roche, elle darde ses cous hors de l’antre terrible et pêche de là-haut… jusqu’au fond des bateaux à la proue azurée, chaque gueule du monstre vient enlever un homme….Skylla ne peut mourir ! c’est un mal éternel, un monstre inattaquable ! la force serait vaine ; il n’est de sûr moyen contre elle que la fuite. …Passe à toute vogue en hélant Crataïs (nymphe dont le nom évoque la force, autre nom de Persé), la mère de Skylla ; c’est d’elle que naquit ce fléau des humains ; c’est elle qui mettra un terme à ses attaques. » (3) 

Il existe une autre version de l’histoire de Skylla : elle aurait été une muse transformée en monstre marin par une potion de Circé elle-même, à cause d’une rivalité amoureuse dont l’enjeu était le dieu Glaucos, divinité marine.

Charybde et Skylla partagent une histoire chaotique et une avidité monstrueuse. Elles ont toutes deux été transformées en monstres dévorants et représentent une force de néantisation invincible. Skylla est un dragon auquel un héros humain ne peut s’affronter. Elle n’est pas le simple dragon de nos contes et légendes, terrassé par un héros ou un saint. Parce que, disait Circé, « Skylla ne peut mourir ! c’est un mal éternel !  ». Skylla représente le mal « éternel », cette contrepartie inexorable, indéfectible et constitutive de l’univers et de nous-mêmes, le côté sombre et inquiétant de toute chose, le fond sans lequel la lumière ne peut être perçue. 

La menace dépasse donc de loin la force du héros. Circé avait d’ailleurs enjoint à Ulysse de ne pas endosser ses armes qui seraient inutiles dans un combat perdu d’avance : « la force serait vaine ; il n’est de sûr moyen contre elle que la fuite. » (4) Pas question ici de mener un combat de héros, mais bien de rester vivant. Cette aventure est une traversée de l’horreur :     « non ! jamais, de mes yeux, je ne vis telle horreur, à travers tous les maux que m’a valus sur mer la recherche des passes! » (5), racontera Ulysse. 

Il est des traversées qui ne laissent pas indemne: Ulysse perdra à nouveau six compagnons. Ce qu’il perd ici, c’est son identité de guerrier, de héros puissant flatté il y a quelques heures par les sirènes, pour devenir simplement un être humain qui lutte pour sa survie et celle des siens devant un danger qui le submerge.

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