ULYSSE - EPISODE 7

CIRCE

Circé fille du soleil 

Règne sur les poisons et les métamorphoses (1)

Ulysse accoste sur l’île de Circé, « la terrible déesse douée de voix humaine, Circé aux

belles boucles, une sœur d’Aiétès aux perfides pensées : tous deux doivent le jour au

Soleil des vivants, qui les eut de Persé, la nymphe océanide.» (2)

 Le soleil, Hélios, est une divinité pré-olympienne « qui voit et entend tout, qui rend

visible en portant à la lumière.» (3) Aiétès, le frère de Circé, « possède des traits sinistres…

à l’origine, il se distinguait à peine d’Hadès, le roi des enfers invisible et rendant invisible. (4)

Il représente donc  le pôle opposé de son père. 

Quant à Persé, la mère de Circé, elle est, comme son époux Hélios, une  divinité

pré-olympienne, mais redoutable au point de susciter la crainte de Zeus.

C’est, écrit C. Kerenyi, une « déesse toute-puissante et triple que Zeus honorait par-dessus tout ; il lui permit d’avoir sa part de terre, de mer déserte et de ciel étoilé ; ou plutôt, il ne lui ôta pas cette triple dignité qu’elle possédait déjà sous la domination des précédents dieux, les Titans.  …elle conçut Scylla, un monstre femelle et, …en maîtresse des enfers, rôdait pendant la nuit avec les âmes mortes, accompagnées d’aboiements de chiens. Elle était appelée la chienne ou la louve.» (5)

Lorsque les compagnons d’Ulysse abordent l’île de Circé, ils redoutent de faire à nouveau une mauvaise rencontre mais, raconte Ulysse, « on n’avait que faire de ces gémissements. » (6) Euryloque, beau-frère d’Ulysse, est tiré au sort pour partir en éclaireur avec la moitié de l’équipage. « Ils trouvent dans un val,…la maison de Circé aux murs de pierres lisses et, tout autour, changés en lions et en loups de montagne, les hommes, qu’en leur donnant sa drogue, avaient ensorcelés la perfide déesse….Ils entendent Circé chanter à belle voix et tisser au métier une toile divine, un de ces éclatants et grands et fins ouvrages, dont la grâce trahit la main d’une déesse. » (7)  

Symboliquement, selon G.Bachelard, « la maison signifie l’être intérieur; ses étages, sa cave et son grenier symbolisent divers états de l’âme…L’extérieur de la maison, c’est le masque ou l’apparence… » (8) 

Le chant de Circé annonce probablement celui des sirènes : Circé sait séduire pour ensorceler. De plus, elle tisse ainsi que « d’innombrables déesses »… qui « tiennent en main fuseaux et quenouilles et président, non seulement aux naissances, mais au déroulement des jours et à l’enchaînement des actes…Elles dominent ainsi le temps, la durée des hommes, et révèlent parfois l’aspect dur et impitoyable de la nécessité, cette loi qui ordonne le changement continuel et perpétuel des êtres…Le tissu chatoyant du monde se découpe sur un fond de souffrance humaine. Fileuses et tisserandes ouvrent et ferment indéfiniment les cycles individuels, historiques et cosmiques. » (9) 

Quant à l’intérieur de la maison de Circé, il est meublé avec raffinement et décoré d’objets en métaux précieux. Ce raffinement est un signe appréciable de civilisation mais il masque le côté sombre du personnage. Son accueil faussement hospitalier lui permet d’ensorceler ses visiteurs. Circé est ambigüe, à la fois sorcière et magicienne. Elle accueille les compagnons d’Ulysse partis en reconnaissance et leur propose une boisson dans laquelle elle a versé une « drogue funeste, pour leur ôter tout souvenir de la patrie » (10) 

La drogue de Circé s’apparente donc à celle des Lotophages puisqu’elle est destinée elle aussi à leur faire perdre la mémoire de leur quête, mais la régression qu’elle impose est l’asservissement et non l’annihilation. (*)

Puis Circé frappe les compagnons d’Ulysse de sa baguette et les transforme en porcs, les réduisant à l’animalité.

 Symboliquement, « le porc est associé à la goinfrerie, la luxure et la sensualité… La Circé d’Homère captive les hommes puis les transforme en reflet de leurs appétits bestiaux, dont elle est la maîtresse. » (11)

Circé maîtrise les hommes en les détournant « d’un juste rapport aux forces instinctives », (5) quand ces forces « lui sont utiles, à elle et à sa fécondité. » (12)  Elle représente elle aussi un aspect du féminin maternel terrible, sexué cette fois.

Euryloque, le plus méfiant des hommes partis en éclaireurs, est resté en retrait et retourne prévenir Ulysse de cette aventure.

Un mortel ne peut malheureusement  rien contre un être divin. C’est cette fois le dieu Hermès « à la baguette d’or » qui vient au secours d’Ulysse. Hermès est un dieu un peu roublard, astucieux flatteur et aventurier qui correspond bien au côté rusé d’Ulysse. Hermès est aussi le dieu des commerçants, des voyageurs et le protecteur des voleurs. « Zeus lui avait donné la charge du commerce entre immortels et mortels, la charge de messager des dieux. » (13)

Hermès donne à Ulysse l’antidote qui annulera les effets du philtre de Circé et lui explique comment  l’empêcher de lui nuire et sauver ses compagnons. Comme conseillé par Hermès, Ulysse oblige Circé à jurer « le grand serment des dieux » (14) qui consiste à ne rien projeter de mal pour lui. Elle accepte de désensorceler ses compagnons en leur administrant une autre drogue. Ceux-ci sont «  redevenus des hommes, mais plus beaux et de plus grande mine. » (15)

 Non seulement Hermès porte un sceptre, « symbole de puissance et de clairvoyance » (16) mais il a aussi pour attribut des sandales ailées, allusion à sa capacité de déplacement rapide comme à sa capacité d’élévation, allusion à la dimension verticale. Cette rencontre est un prélude probable à la nécessaire transformation d’Ulysse : ses compagnons changés en porcs, reflets d’une partie de sa personnalité trop instinctive, sortent de l’aventure métamorphosés.

 Circé, touchée par l’émotion de ses victimes, « est prise de pitié » (17) et leur propose de s’installer dans son manoir. Circé a-t-elle vraiment pitié ou cherche-t-elle à maîtriser par la séduction ceux qu’elles n’a pas pu asservir par sa magie ? Elle propose à Ulysse une « fidélité entre amants». 

Ce qui sauve ici Ulysse, c’est bien sûr la puissance d’un autre dieu, mais aussi une prestation de serment, « le grand serment des dieux. » (18), Hermès lui conseille de faire jurer de force à  Circé : elle n’aura « aucun autre dessein pour ton mal et ta perte…et … elle ne fera rien pour te prendre ta force et ta virilité » (19) D’arbitraire et dangereuse, la situation d’Ulysse devient fiable grâce à un serment qui régira dorénavant ses relations avec Circé. Ulysse ne sera pas domestiqué, asservi, mais tout de même prisonnier pendant un an de son jeu de séduction.

E . Neumann écrit à propos de Circé : « Si », comme sa mère, « elle n’était qu’effrayante et déesse de la mort, il manquerait à son image grandiose ce qui la rend peut-être encore plus effrayante mais en même temps infiniment désirable. Car elle est également enivrante et fascinante, elle séduit et rend heureux, subjugue et enchante. La fascination du sexe et l’ivresse de l’orgie sont liées à la retombée dans l’inconscient et dans la mort. » (20) 

Circé est entourée de femmes uniquement, toutes à son service aussi : « pour tenir son logis, elle avait quatre nymphes, nées des sources, des bois et des fleuves sacrés…» (21) Elle est dans le même déséquilibre mais symétrique, que le monde grec patriarcal d’Ulysse : ignorer le féminin ou ignorer le masculin mène au chaos. C’est peut-être pour Circé une tentative de rétablir un certain équilibre que d’accueillir des hommes sur son île, fût-ce dans la séduction. Elle incarne, comme l’écrit P. Solié, « la grande mère entourée de ses fils-amants ». (22)

Grande mère puissante et séductrice, Circé est aussi une femme de maîtrise : elle maîtrise les hommes qu’elle ensorcèle, asservit ou séduit. Elle maîtrise des savoirs botaniques (ses philtres) et techniques : le tissage, l’art de faire des nœuds. (**)

Elle maîtrise aussi la connaissance de la mer et des routes à emprunter et enfin, les rituels qui garantissent contre les dangers de l’Hades.

Enfin, Circé est essentiellement ambigüe. Elle se montre capable de magie noire, mais aussi de loyauté et d’hospitalité, comme si elle incarnait à la fois le côté sombre de sa mère Persé et le côté lumineux de son père Hélios. Tantôt elle castre, elle avilit, tantôt elle rajeunit. Tantôt elle abuse, tantôt elle accueille. Comme tout archétype, son personnage comporte les deux faces d’une même potentialité.

Au bout d’un an  – l’évolution relationnelle prend du temps - Ulysse, interpelé par ses compagnons, rappelle à Circé son engagement de le rendre à son foyer.  Circé est fidèle à sa parole mais la condition est à nouveau ambigüe, effrayante : Ulysse devra se rendre aux enfers, « chez Hadès et la terrible Perséphone pour demander conseil à l’ombre du devin Tirésias de Thèbes, l’aveugle qui n’a rien perdu de sa sagesse, car, jusque dans la mort, Perséphone a voulu que, seul, il conservât le sens et la raison, parmi le vol des ombres. » (24) Circé ajoute: « c’est lui qui te dira, ô meneur de guerriers, la route et les distances et comment revenir sur la mer aux poissons. » (25) 

Cette fois, le héros s’effondre devant le spectre de la mort. L’épreuve lui semble au-delà de ses forces et le plonge dans le désespoir: «…je ne voulais plus vivre, je ne voulais plus voir la clarté du soleil ; je pleurais, me roulais ; enfin j’usai ma peine, et, retrouvant la voix, je lui dis en réponse : mais qui nous guidera, Circé, en ce voyage ? Jamais un vaisseau noir pu-t-il gagner l’Hadès ? » (26) Mais Circé est familière de l’Hadès puisque sa mère et son frère y sont associés ;  elle connait l’itinéraire précis pour aborder le monde ténébreux où séjournent les morts. Elle détaille les rituels  à réaliser et c’est elle-même qui pourvoit Ulysse en animaux sacrificiels. Les rituels consistent en trois libations : « d’abord de lait miellé, ensuite de vin doux, et d’eau pure en troisième, » (27) en un sacrifice des victimes, et enfin, en une promesse de sacrifices au retour à Ithaque.

Plus l’affrontement aux mystères de la vie et de la mort est immédiat, plus le besoin de ritualisations se fait sentir, donnant l’impression de maîtriser des réalités ou des événements qui échappent essentiellement à tout contrôle. Dans ces situations, la pensée magique de nos ancêtres refait surface… «  Il faut que les règles de l’acte rituel soient minutieusement observées pour qu’elles aient l’efficacité magique désirée. ..Son exécution ou son emploi incorrects peuvent provoquer le danger que le rite a précisément pour rôle d’écarter», écrit C.G. Jung. (28)

Juste avant le départ, Elpénor, le plus jeune des compagnons d’Ulysse, encore enivré de la veille, tombe de la terrasse où il était allé dormir. Il meurt mais l’équipage ne prend pas le temps de l’incinérer selon les usages. (29)

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(*) Traditionnellement, la plupart des sorcières, magiciens, herboristes ou médecins manient des substances qui s’avèrent tantôt bénéfiques, tantôt maléfiques. C’est là encore le double aspect de l’archétype du « pharmakon », à la fois remède et poison ou philtre magique.

(**) « Ulysse mettait un nœud dont l’auguste Circé lui avait autrefois enseigné le secret » (23)

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