ULYSSE - EPISODE 14

ATHENA

Dans l’Odyssée, Athéna prend toutes sortes de formes, ce qui fait dire à S. Tesson :

« c’est Athéna qui déploie le plus de science dans l’art de la transformation. » (1)

C’est un art qu’elle a hérité de sa mère Métis, qui peut prendre diverses formes. Métis est une épouse de Zeus et la fille des divinités marines Okéanos et Thétys. Elle maîtrise la divination par l’eau alors que sa sœur Thémis, enfantée par Gaia, déesse de la terre, procède aux oracles de la terre. Leurs pouvoirs sont antérieurs au règne de Zeus.

Métis, écrit J.P. Vernant (2), « dit le futur mais livre les moyens dont dispose son astucieux savoir pour le faire tourner au bien plutôt qu’au pire… Métis intervient quand le monde divin apparaît encore en mouvement ou que l’équilibre de ses forces se trouve momentanément rompu.» 


 

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Métis vient dire qu’autre chose est possible, à condition d’user de son inventivité et de se saisir de l’imprévu qui émerge, du moment où tremblent les structures établies. C’est le moment propice, le « Kairos », notion très chère aux anciens grecs. « Kairos…personnifiait un heureux concours de circonstances, favorable à l’initiative; il fallait « saisir Kairos », saisir sa chance par les cheveux, faute de quoi il échappait », écrit M.L. von Franz. (3)

« L’intelligence de Métis se déploie dans le domaine du mouvant et de l’imprévu pour mieux retourner les situations, bouleverser les hiérarchies les plus solides. Ses enfants tiendront de leur mère le même type d’astuce retorse qui la caractérise », écrit encore JP Vernant (4) Ces enfants-là pourraient donc aussi menacer la suprématie paternelle. Zeus, en effet, devant tant de savoir- faire, craint que Métis mette au monde des êtres qui le dépassent en puissance et portent le titre de roi à sa place. Zeus répète ici l’histoire de son père : il est saisi de la même crainte que Cronos qui avalait ses enfants pour éviter qu’ils lui succèdent. Coïncidence étrange : c’est Métis elle-même qui avait donné à Zeus le breuvage à faire boire à Cronos pour l’engourdir et l’obliger à régurgiter ses enfants engloutis.

  

« Métis étant sur le point d’enfanter Athéna, Zeus , trompant ses esprits par une ruse grâce à des mots séducteurs, l’engloutit dans ses entrailles. Zeus avala Métis afin que la déesse pense à sa place le bien et le mal », relate J.P. Vernant (5)

C’est, au sens propre et au sens figuré, un « ravalement » de la relation à une appropriation personnelle. Zeus a peut-être une excuse: « quand Zeus… avale Métis, il met un terme à une évolution qui, jalonnée par ses combats contre les puissances primordiales du désordre, a fait progressivement émerger du chaos originel un cosmos organisé, différencié, hiérarchisé, et désormais stabilisé » , écrit J.P. Vernant (6) Zeus n’est donc pas prêt à renoncer à un ordre et à un pouvoir arrachés de haute lutte au chaos.

Devenant androgyne en avalant Métis, Zeus revient à un état de géniteur universel et indifférencié, contenant en lui-même les prérogatives paternelles et maternelles. La maîtrise de Zeus est au prix d’un retour à une unité archaïque, tout à la fois indifférenciée et pleine de potentiels. C’est là le double aspect de toute régression.

La naissance d’Athéna sera spectaculaire ; elle naîtra du crâne de Zeus, comme l’évoquent les récits d’Hésiode, un auteur postérieur à Homère : « Pallas  Athéné en surgit, rayonnante de l’éclat de ses armes, poussant un cri de guerre qui retentit au loin et fit trembler le ciel et notre mère la terre. Elle s’élança toute armée, cuirassée d’or étincelant… Les immortels s’effrayèrent et s’émerveillèrent… le fils d’Hypérion (autre nom du Soleil) tint longtemps arrêtés les rapides chevaux du soleil, jusqu’à ce qu’enfin Pallas Athéné, la vierge, eut enlevé de ses épaules immortelles l’armure divine. » (7)

Athéna est l’enfant de ce couple «avaleur-avalé », archaïque et concurrentiel, la fille d’un père et d’une mère qui se menacent mutuellement par leurs savoirs et leurs pouvoirs. Elle restera héritière en même temps de l’inventivité créatrice de sa mère et de la volonté d’ordre guerrière de son père. Comme Métis, elle est habile, magicienne, technicienne, altruiste, polymorphe. Elle inventera la flûte et la trompette, les nombres, la poterie, le râteau, la charrue, le joug pour les bœufs, la cuisine, le filage, le tissage.

D’autre part elle « nait » en quelque sorte de la pensée de son père, incisive et détonante (Zeus manie la foudre), héritière d’une énergie masculine qui manie la force plus que le sentiment. Comme Zeus, elle peut se montrer guerrière et violente, vengeresse, mais aussi lumineuse et brillante, organisatrice, garante de l’ordre, représentant divers aspects du masculin. On la verra soutenir des guerriers impitoyables pendant la guerre de Troie, comme en témoigne ce passage : « …sur les épaules d’Achille, elle jette l’égide à longues franges, et, de son corps, elle fait jaillir une flamme resplendissante, une clarté qui monte jusqu’à l’éther. Arrivé au fossé, face aux Troyens, Achille s’arrête, et, de là, il pousse un cri, et Pallas Athéné fait, de son côté, entendre sa voix… On dirait qu’il s’agit de la voix éclatante que fait entendre la trompette… » Aussitôt, c’est la panique et la déroute « à voir le feu vivace qui flamboie, terrible », au front du guerrier , ce feu « dont le flamboiement est dû à la déesse au regard éclatant. » (8) Athéna « glaukopis » a un regard de chouette, fascinant, terrifiant, qui n’est pas sans rappeler le thème du regard terrifiant déjà évoqué dans l’épisode du Cyclope.

Dans le champ de l’activité guerrière, l’habileté d’Athéna est constituée « par un mécanisme de fascination qui combine certains comportements magiques du guerrier archaïque (visage grimaçant, regard de Gorgone, hurlements et flamboiement du métal) », écrit M. Detienne (9)

Si Athéna apparaît dans l’Iliade comme cette figure guerrière et terrifiante qui prend violemment parti pour son protégé, on la verra, dans l’Odyssée, déployer une inventivité infinie, aussi bien relationnelle que pratique, dans ses interventions comme médiatrice, accompagnatrice, mentor et restauratrice de l’ordre.

Elle est aussi une divinité civilisatrice, comme si elle avait canalisé, transformé l’énergie archaïque reçue de son parent violent et androgyne : la violence guerrière se mue en maîtrise, en organisation ou en savoir-faire, tandis qu’elle harmonise en elle-même une nouvelle différenciation des aptitudes féminines et masculines… Miroir du travail à accomplir par Ulysse.