NOTE SUR L'IDENTITE DE L'ETRE HUMAIN ENTRE DESTIN ET LIBERTE, ENTRE BESTIALITE ET DIVINITE

Dans l’Iliade, Achille est un héros guerrier conforme à un idéal collectif. C’est un héros solaire qui impressionne par sa seule présence. Sa colère a coûté la vie à bien des soldats mais « servit le dessein de Zeus » (54)… et de sa mère, la déesse Thétis qui lui prédit un destin de héros destiné à mourir jeune. Achille est prédestiné ; il assume un destin choisi pour lui.

L’Iliade insiste d’ailleurs sur l’absence de liberté, et donc de responsabilité, de l’être humain :  Priam, roi de Troie, dira à Hélène :

« Tu n’es, pour moi, cause de rien : les dieux seuls sont cause de tout ; ce sont eux qui ont déchaîné cette guerre, source de pleurs, avec les Achéens. » (55) 

Agamemnon, de son côté, sera trompé par Zeus qui lui envoie un  « funeste songe » qui lui laisse croire … « qu’il va ce jour même prendre la cité de Priam : le pauvre sot ! Il ne sait pas ce que médite Zeus, ni ce qu’il entend infliger encore et de peines et de sanglots aux Danaens comme aux Troyens, au milieu de mêlées brutales. » (56)

Quant à Paris, le bellâtre qui a séduit Hélène et déclenché la guerre, il répond à son frère Hector qui l’invective : « ne me reproche pas pourtant les dons charmants de l’Aphrodite d’Or (déesse de l’amour). Il ne faut pas mépriser, tu le sais, les dons glorieux du Ciel. C’est lui qui nous les octroie , et nous n’avons pas le moyen de faire notre choix nous-mêmes. » (57) Dons du ciel bien amers…

Le monde de l’Iliade est régi par la toute-puissance des dieux amenant l’impossibilité des hommes à gouverner librement leur propre vie. Impuissance à laquelle notre époque oppose -à raison- la pertinence de ses sciences, l’ingéniosité de ses technologies et la liberté politique que ses démocraties garantissent. Mais « …malgré son raisonnement et son efficacité », écrit C.G. Jung à propos de l’homme contemporain, « il est toujours possédé par des « puissances » qui échappent à son contrôle. Ses dieux et ses démons n’ont pas du tout disparu. Ils ont simplement changé de nom. » (58) 

La liberté dont parle l’Odyssée est ailleurs : c’est celle qui se conquiert en soi-même.

Ulysse, donc, à l’inverse du héros prédestiné de l’Iliade, est un individu qui développe sa stratégie propre par l’inventivité et la ruse. Il ne tombe pas en pleine gloire et dans la force de l’âge sur le champ de bataille mais il erre longtemps dans des contrées inconnues sur le chemin de sa réalisation. Pour Achille, la vie et les attaches familiales passent à l’arrière-plan d’un profil masculin brutal, d’une gloire quasi immortelle dans le souvenir collectif, tandis qu’Ulysse, lui, s’engage dans une responsabilité temporelle de marin, de roi, de père et d’époux. Si Achille accepte une mort précoce et prédestinée comme justification honorable de l’existence, Ulysse louvoie face au destin et se dresse contre la fatalité, même si elle est incarnée par le redoutable dieu Poséidon. 

Il s’agit donc, de l’Iliade à l’Odyssée,  d’un changement de regard sur l’identité de l’homme, sur la valeur de la vie et sur le sens de l’existence, augurant d’un nouveau paradigme de l’idéal grec et d’une charnière sociétale. Ce basculement s’explicite particulièrement lors de la rencontre d’Ulysse avec Achille aux enfers et, plus tard dans son périple, lors de sa confrontation avec la culture des Phéaciens.

Si l’homme n’est plus prédestiné, alors lui revient la liberté du choix de son existence et de ses valeurs. Le récit interroge l’identité humaine, tiraillée entre bestialité et divinité, réitérant la question du modèle d’existence de l’être humain dans sa condition de mortel.  Qu’est-ce qu’un homme ? D’épisode en épisode, cette question est reprise, imagée, ciselée par Homère.