NOTE SUR L'INTEGRATION DU FEMININ

  

Télémaque, fils d’Ulysse et Pénélope, dira à ceux qui lui proposent de renvoyer sa mère à sa famille: « ...Et quelle perte encore de rembourser Icare (père de Pénélope), si c’est moi, de mon chef, qui lui renvoie ma mère. » (30)

Les femmes veillent au bon fonctionnement de la maison, s’occupent de leurs enfants et doivent fidélité à leur mari. André Bonnard écrit : « … il y eut un moment où le sexe féminin subit sa plus grande défaite… Avec la civilisation égéenne s’écroule du même coup la primauté de la femme et s’installe le prétendu mariage monogamique…qui fait de la femme légitime un instrument de procréation, des autres un objet d’agrément ou de plaisir. » (31) Télémaque, fils d’Ulysse, dira encore à sa mère cette phrase significative : « Va ! rentre à la maison et reprends tes travaux, ta toile, ta quenouille ; ordonne à tes servantes de se remettre à l’œuvre ; le discours, c’est à nous, les hommes, qu’il revient, mais à moi tout d’abord, qui suis maître céans. Pénélope, étonnée, rentra dans la maison, le cœur rempli des mots si sages de son fils…»! (32)

La société grecque antique est aussi une société esclavagiste. Selon André Bonard, il y a en Grèce antique autant d’esclaves que de citoyens. Ils sont achetés, razziés, échangés, offerts en cadeau. Ulysse raconte : « un homme vint chez nous que j’accueillis en hôte…Au départ, je lui fis les présents qu’il convient…et, pour finir, il prit à son choix quatre femmes, parmi mes plus jolies et fines travailleuses. » (33)

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Le maître a, sauf à Athènes, droit de vie et de mort sur ses esclaves. Ce sont souvent des prisonniers de guerre. « L’esclave n’a aucune existence juridique…il n’a même pas de nom : il porte le nom de l’endroit d’où il vient ou une sorte de sobriquet passe-partout. » (34) « C’est dire », écrit André Bonnard, « … que la démocratie athénienne, très égalitaire en ce qui concernait les droits politiques des citoyens, ne vivait et ne se conservait, pour une large part, que grâce au travail des esclaves. »  (35) 

Il s’agit encore d’une société polygame au sens où les esclaves peuvent « être appelées au lit de leur maître » et que leurs enfants en sont la propriété. Ils sont esclaves mais peuvent, s’ils ont de la chance, être élevés au même statut que les enfants du couple officiel. Homère écrit à propos de Ménélas, roi de Sparte: « il aimait de tout cœur, quoique né d’une esclave, ce fort Mégapenthès ; car, d’Hélène, les dieux lui avaient refusé toute autre descendance ». (36)

L’Iliade raconte seulement quatre jours du siège de Troie. Depuis douze années, les Grecs assiègent la ville et sont retranchés derrière un mur qu’ils ont construit au bord de la mer pour se protéger des incursions des soldats troyens. Ils y vivent sur leurs bateaux échoués et dans des baraquements qui leurs servent d’abris.

Pendant les quatre journées qui nous sont rapportées, les grecs se disputent entre eux, et le poème commence ainsi : « Chante, déesse, la colère d’Achille, le fils de Pélée ; détestable colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre…pour l’achèvement du dessein de Zeus…Qui des dieux les mit donc aux prises en telle querelle et bataille ? Le fils de Léto et de Zeus. » (37)

C’est une femme qui est invoquée d’emblée, et une déesse. Et si l’on cherche le motif de la colère d’Achille, c’est encore d’une femme qu’il s’agit. En effet, lors d’une razzia, Agamemnon, roi de Mycènes, a reçu un butin de choix :  Chryséis,  la fille du prêtre d’Apollon Chrysès. Celui-ci tente de récupérer sa fille en lui offrant une rançon conséquente mais Agamemnon le renvoie brutalement avec ces mots : « Celle que tu veux, je ne la rendrai pas. La vieillesse l’atteindra auparavant dans mon palais, allant et venant devant le métier et, quand je l’y appelle, accourant à mon lit. Va, et ne m’irrite plus, si tu veux partir sans dommage .» (38) 

Apollon venge son prêtre en semant la peste dans l’armée grecque et Agamemnon, furieux, est obligé de rendre Chryséis sur les conseils du devin  Calchas. Il ne se gêne pas de lui dire  : « …Tu viens encore déclarer… que, si l’Archer (Apollon) leur cause des souffrances, c’est parce que  j’ai, moi, refusé d’agréer la splendide rançon de cette fille, Chryséis. Il est vrai, j’aime mieux, de beaucoup, la garder chez moi. Je la préfère à Clytemnestre même, ma légitime épouse. …Mais alors, sans retard, préparez-moi une autre part d’honneur, pour que je ne sois pas, seul des Argiens, privé de telle part : ce serait malséant. » (39)

En échange, Agamemnon exige la part de butin d’Achille, Briséis, « la fille aux beaux cheveux qu’il s’était réservée au retour de Lyrnesse » (40) : « j’irai jusqu’à ta baraque, et j’emmènerai la jolie Briséis, ta part, à toi, pour que tu saches combien je suis plus fort que toi, et que tout autre à l’avenir hésite à me parler comme on parle à un pair et à s’égaler à moi devant moi. » (41) Humilié et furieux, Achille se plaint de la perte de Chriséis : « Et celle-là, je l’aimais, moi, du fond du cœur, toute captive qu’elle était .» (42)

Sa plainte en dit long sur le statut habituel des captives en question. Achille menace de rentrer en Grèce mais la déesse Athéna l’en dissuade. C’est Ulysse qui reconduira Chryséis chez son père. Quant à Achille, obligé de laisser partir Briséis, il implore sa mère, la déesse Thétis, qui s’en va plaider la cause de son fils auprès de Zeus et lui demande de « donner la victoire aux Troyens, jusqu’au jour », dit-elle,  « où les Achéens rendront hommage à mon enfant et le feront croître en renom. » (43)

Le ton est donné : tandis que les hommes entrent sans recul dans des jeux de pouvoir, les femmes sont réduites au statut de butin ou d’esclaves sexuelles. L’Odyssée raconte : « La femme pleure ainsi, jetée sur son époux, quand il tombe au-devant des murs et de son peuple, pour écarter de sa cité, de ses enfants, la journée sans merci ; elle le voit qui meurt, qui déjà se convulse ; elle s’attache à lui, et crie, et se lamente, et voici, dans son dos, les lances ennemies qui viennent lui tailler la nuque et les épaules ! et voici l’esclavage et ses dures misères ! et les affres du deuil lui ravagent les joues. » (44)

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Et Ulysse raconte aussi : « je pillai la ville et tuai les guerriers et lorsque, sous les murs, on partagea les femmes et le tas de richesses, je fis si bien les lots que personne en partant n’eut pour moi de reproches. » (45)

Notre époque taxerait de goujaterie les propos d’Achille, d’Agamemnon et d’Ulysse mais il est difficile de juger d’une époque dont les références ne nous sont pas aisément représentables. C’est paradoxalement dans cette même Grèce antique que sont nées les prémices de la démocratie. C’est aussi dans ce même récit, souvent très cruel, qu’apparaitront des passages d’une grande humanité : le dialogue entre Hector, archétype du prince idéal et son épouse Andromaque accompagnée de leur fils, ou encore la rencontre entre Achille et le vieux roi Priam qui veut ramener le corps de son fils mort pour l’ensevelir selon la tradition. 

Le monde grec de l’Iliade prône la force, l’action, le courage, l’habileté au maniement des armes, la vengeance, le pouvoir, la richesse et l’opulence. C’est le monde du dieu de la guerre Arès, des héros combattants qui meurent en pleine force de l’âge et restent éternellement célèbres dans la mémoire collective. Il est bien vrai que nous nous évoquons encore Achille…

Mais c’est aussi un monde qui domine les femmes et les exploite, qui  les refoule au fond de ses maisons. Les valeurs féminines sont mises à l’arrière-plan ou dévalorisées au profit de valeurs masculines essentiellement guerrières et ce déséquilibre est source de chaos. Le féminin laissé dans l’ombre rejaillit sous une forme négative et provoque à la fois des tragédies familiales - Agamemnon sera assassiné par sa femme et son amant à son retour de Troie- et des conflits guerriers sanglants: la guerre de Troie, dans le récit d’Homère, est justifiée par un code d’honneur et destinée à venger l’honneur de Ménélas, roi de Sparte,  dont la femme Hélène s’est enfuie avec Paris, fils du roi de Troie. 

Les pouvoirs qui restent aux femmes sont ceux de la séduction et de l’enfantement. On les voit aussi intercéder, influencer, supplier, manigancer : ce pouvoir-là n’est pas sans efficacité, mais il est souterrain, sans reconnaissance sociale.

Lorsque, en psychologie analytique, il est fait allusion au féminin et au masculin, il s’agit de valeurs, d’ attitudes ou de qualités traditionnellement attribuées aux hommes (force, action, entreprise, logique) ou aux femmes (réceptivité, sentiment, intuition). Mais en présupposant que tout individu porte en lui des qualités féminines et masculines, qualités qu’il aura à harmoniser en lui-même pour réaliser l’accomplissement de toutes ses potentialités, y compris celles qui sont encore inconscientes. Le féminin de l’homme, plus inconscient, est désigné sous le terme d’anima  tandis que le masculin de la femme, plus inconscient également, est appelé animus. Ces archétypes peuvent s’imager et s’incarner de plusieurs manières qui peuvent évoluer au cours d’une vie. Anima et animus sont le plus souvent projetés sur les conjoints dans les couples (conjugaux et autres) et sur les idéaux. L’anima peut être imagée par toutes sortes de créatures féminines : nymphes, animaux, déesses, magiciennes, et par diverses figures de femmes : la femme sauvage ou instinctive, la femme séductrice, la beauté romanesque, la reine, la femme dispensatrice d’amour,  la sagesse, la source de vie, l’intuition ou l’inspiration... L’animus est également illustré par des éléments naturels comme la foudre ou le tonnerre, et toutes sortes de personnages masculins : dieux, satyres, animaux ou diverses figures d’hommes représentant  la force physique, l’organisation, l’initiative, l’action, la parole publique, la philosophie, la pensée créatrice, la spiritualité… (46)

En psychologie analytique, l’identité masculine ne s’accomplit que dans la conjonction avec le féminin et vice versa : tel est un des fils rouges de cet ouvrage. «  Dans les dernières études importantes que Jung a faites sur l’anima, … il considère l’anima et l’animus sans les séparer. Le couple anima-animus nous dit qu’où se trouve l’âme se trouve aussi l’esprit. Leur syzygie illumine l’imagination par l’intelligence, et rafraîchit l’intelligence par la fantaisie. (47)

Il ne s’agit pas ici de soulever la question de la transsexualité ou du transgendérisme, mais bien de la couche collective et inconsciente contenant les archétypes de l’homme (associé à l’intelligence rationnelle) et de la femme (associée à l’âme) qui trouveront leur réalisation ou leur représentation dans l’identité sexuée du corps et dans les genres tels que définis par la culture de chaque société. Dans le récit d’Homère, les genres sont évidemment représentés en fonction du contexte culturel de la Grèce antique, mais notre propos concerne la manière dont les qualités traditionnellement attribuées au genre féminin dans nos sociétés ont été mises en ombre, évacuées. C’est leur réintégration qui permettra à Ulysse de se constituer une identité équilibrée, capable de réunir les qualités du masculin et du féminin ou d’assurer la fluidité de l’un à l’autre. Par ailleurs, « le genre n’est pas forcément une alternative entre deux propositions, homme et femme », écrit Sophie Braun. (48)

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Dans le récit d’Homère, quelques femmes semblent échapper à la condition féminine de la Grèce antique. En effet, les déesses Athéna et Artémis ont demandé à leur père Zeus de les soustraire au mariage, ce qui signifie dans ce contexte qu’elles maintiennent leur autonomie. « Le caractère de vierge », écrit S. Di Lorenzo, « dans le sens primitif de « libre de tout lien matrimonial », désigne l’indépendance des Grandes Déesses dans les sociétés agricoles de religion matriarcale ». (49) Artémis se positionnera aux marges de la société, vivant dans les bois en compagnie d’animaux sauvages. Elle se fera gardienne des jeunes filles et soutien de l’éducation des enfants. Par contre, c’est dans la cité que l’on trouve Athéna. Elle intervient très activement dans le cours de l’histoire humaine, se montrant tantôt l’instigatrice de guerres et de vengeances impitoyables, tantôt l’inspiratrice des arts et métiers, de l’agriculture et de la civilisation, tantôt enfin une médiatrice de talent.

Les autres femmes non mariées dont il sera question sont la déesse sorcière Circé et la nymphe Calypso, personnages mythologiques que rencontrera Ulysse.

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Enfin, Pénélope, épouse fidèle d’Ulysse, résiste par la ruse au système patriarcal qui l’obligerait à se remarier. Son beau-père, Laërte, chez qui elle est sensée retourner pour qu’il lui trouve un autre mari, est cependant lui aussi distancié de ce patriarcat implacable et polygame: à propos de sa servante Euryclée, l’Odyssée raconte que  « toute jeune autrefois, Laërte, de ses biens, l’avait payée vingt bœufs ; il l’avait, au manoir, honorée à l’égal de sa fidèle épouse, mais s’était refusé les plaisirs de son lit, pour ne pas s’attirer les scènes conjugales » (50)

Ecrasé de chagrin par la disparition de son fils Ulysse et par la mort de sa femme, Laërte s’est retiré dans son domaine et n’intervient en rien auprès de sa belle-fille et de son petit-fils, les laissant sans protection mais libres. C’est peut-être ce qui permet à Pénélope de garder sa position de résistante.

Si l’Iliade commençait par l’évocation d’un déesse, l’Odyssée, elle, commence par l’évocation d’une muse: « C’est l’Homme aux mille tours, Muse, qu’il faut me dire, Celui qui tant erra quand, de Troade, il eut pillé la ville sainte… » (51)

La Muse -encore une femme- est sans doute Calliope. Dans la mythologie grecque, les Muses sont les filles de Zeus et Mnémosyne. Elles servent d'intermédiaires entre les artistes et les dieux avec chacune une spécialité. Elles jouent de la lyre pour apaiser les dieux grecs. Ainsi à l’époque, l’inspiration des poètes comme Homère et des artistes semble déjà considérée comme relevant d’une médiation féminine entre le monde des archétypes et leur expression humanisée dans la création.

 

Au cours de son périple, Ulysse rencontrera de nombreuses femmes qui le mettront en danger, ou le guideront, ou l’amèneront à se transformer. Tous ces personnages féminins représentent les aspects successifs de son propre féminin en évolution progressive.