ULYSSE - EPISODE 4

LE CYCLOPE

Lors de l’escale suivante, Ulysse et ses compagnons abordent sur l’île du Cyclope Polyphème,

« …un homme qui parle d’abondance et connaît une grande renommée .» (1) Il est le fils de

Poséidon, dieu de la mer.

Quand Ulysse aborde sur l’île, il constate que les Cyclopes ne cultivent pas leur terre, qui lui

semble pourtant exploitable. Il jette sur ce territoire une regard de civilisateur, de promoteur,

mais peut-être aussi de colonisateur. Ithaque, son île à lui, est rocheuse et cependant

couverte de cultures et de troupeaux de chèvres ou de porcs. Ulysse maîtrise donc

l’agriculture. Il est de surcroit roi et père de famille : son appréciation est celle d’un

gestionnaire.

Les Cyclopes, eux, ont « dans les Immortels tant de confiance qu’ils ne font de leurs mains

ni plants ni labourages…leur sol leur fournit tout, orges, froments, vignoble et vin de

grosses grappes , que les ondées de Zeus viennent gonfler pour eux. » (2)  Protégés par les dieux, les Cyclopes semblent échapper aux souffrances endurées par les humains pour assurer leur subsistance. Ils n’ont pas développé l’agriculture, la pêche et le commerce dont ils n’ont pas besoin pour survivre. Ils baignent dans un confort matériel dépendant de « la bonne mère nature », image  de l’archétype de la Grande Mère dont les deux aspects principaux sont  contrastés, comme pour tout archétype : elle est à la fois dispensatrice d’une vitalité généreuse et à la fois la mère terrible qui tue et engloutit. Les Cyclopes s’en remettent à elle et la consomment sans exercer leur propre inventivité, tant du côté de l’agriculture que du côté de la navigation.

C’est Poséidon, le père de Polyphème, qui endosse l’autre aspect de la grande mère dans le récit : « Poséidon », écrit E. Neumann, (3) « même s’il semble être un dieu autonome, demeure l’instrument de la tendance destructrice de la Grande Mère» , propos qui rejoint ce qu’écrit C. Kérényi : « sa paternité … se trouvait à mi-chemin entre ces deux attitudes : celle du serviteur de la Grande Mère et celle du père olympien. » (4)

Les Cyclopes ne constituent pas non plus  une société régie par des lois qui harmonisent les relations sociales: « chez eux, pas d’assemblée qui juge ou délibère ; mais, au haut des grands monts, au creux de sa caverne, chacun, sans s’occuper d’autrui, dicte sa loi à ses enfants et femmes. » (5)

Polyphème ne partage sa vie avec personne : « le Cyclope ne vit que pour lui-même, c’est le sens vulgaire de l’homme », commente E. d’Hoogvorst. (6)

Les Cyclopes vivent donc dans l’insouciance du lendemain et dans une toute-puissance arbitraire: « sache que les Yeux Ronds », dit Polyphème, « n’ont à se soucier ni des dieux fortunés ni du Zeus à l’égide : nous sommes les plus forts. Non! sans aucun égard pour la haine de Zeus, je ne t’épargnerai, toi et tes compagnons que s’il plaît à mon cœur. » (7)

Ils sont aussi en-deçà de la civilisation : « une caverne …servait d’étable à de nombreux troupeaux de brebis et de chèvres…C’est là que notre monstre humain avait son gîte ; c’est là qu’il vivait seul, à paître ses troupeaux, ne fréquentant personne, mais toujours à l’écart et ne pensant qu’au crime…il n’avait rien d’un bon mangeur de pain, d’un homme. » (8)

 

Symboliquement, « l’antre, cavité sombre, région souterraine aux limites invisibles, abîme redoutable  qu’habitent et d’où surgissent les monstres, est un symbole de l’inconscient et de ses dangers, souvent inattendus.» (9)

 « Polyphème… » est « soucieux seulement de vie animale. », écrit E. d’Hooghvorst (10), c’est-à-dire seulement soucieux d’une vie conforme à ses instincts propres, sans tenir compte de l’autre. 

Sans réfléchir, Ulysse entraîne ses compagnons dans une aventure mortelle: « … en mon cœur fougueux, je n’avais qu’une envie : aborder ce sauvage, prodige de vigueur, qui se moquait des lois humaines et divines ».(11) « …mes gens n’ont de parole que pour me supplier…de nous en aller en courant… C’est moi qui refusai…je voulais le voir et savoir les présents qu’il nous ferait, cet hôte ! » (12)  Dans la société décrite par Homère fonctionne un système de « don archaïque » basé sur « la triple obligation de donner, de recevoir et de rendre » (13), système qui assure la circulation des richesses et permet de se construire une renommée et un large réseau social. (*)

Si le Cyclope stagne dans son matérialisme égocentrique, Ulysse, lui, reste prisonnier de sa curiosité et de son avidité. Son héroïsme mal placé mènera à l’horreur.

Par ailleurs, le Cyclope ne connait pas ou n’observe pas  les règles d’hospitalité en usage dans le monde grec d’alors et selon lesquelles,  « …l’hôte et le suppliant …sont … des frères, pour peu que l’on conserve au cœur quelque sagesse.» (15)

Il incarne « une forme d’existence pré-sociale égoïste et irrespectueuse de l’hospitalité.» (16)  Son accueil consiste en effet à poser des questions à ses hôtes au lieu de les nourrir et de les installer, et à dévorer quelques compagnons d’Ulysse.

Ulysse et ses compagnons survivants devront échapper à ce cannibale prêt à les engloutir, figure d’ogre, force brutale et dévoratrice, sans une once d’humanité.

De plus, le Cyclope n’a qu’un œil et ne dispose donc pas de la vision binoculaire, celle qui permet de voir les choses en perspective. « La puissance terrifiante, paralysante ou destructrice  du regard est bien attestée dans le cas de dieux, de géants ou de héros guerriers indo-européens… », écrit aussi P.L.  van Berg. (17) La vision sans recul et sans discernement de Polyphème semble l’antagonisme parfait, le versant sombre de cet autre œil unique des égyptiens qui, celui-là,  évoque  l’essence, la connaissance et le regard du cœur.

Ulysse n’est pas prudent mais il est rusé : ses « mille ruses » caractérisent ses stratégies de vie. Il évite de s’identifier devant le Cyclope et lui déclare qu’il s’appelle  « personne ». En Grèce antique, communiquer son véritable nom peut être dangereux si son hôte a de mauvaises intentions, car, écrit J.P. Vernant, « une imprécation solennelle… n’est valable que si on indique le nom de celui contre qui elle est dirigée ». (18)  Ulysse utilise probablement à raison le subterfuge plutôt que l’affrontement devant cette menace physique immédiate. Sa survie physique est au prix d’une imposture qui gomme sa véritable identité, jeu dangereux dans lequel il pourrait se perdre lui-même. Etre fou (comme il a tenté de le paraître pour éviter le départ à la guerre) ou être personne, équivaut toujours à être dans l’impossibilité d’assumer son identité pour soi-même et devant l’autre.

Sa  deuxième ruse le sauvera : il offre du vin au Cyclope pour le rendre ivre, après quoi il affute un pieu trouvé au fond de la caverne avec l’aide de ses compagnons et l’éborgne pendant son sommeil. Dans la mythologie grecque, « …foudre et arme brûlante sont tous deux des produits artisanaux et fonctionnent souvent comme s’il s’agissait d’opposer l’art du feu au feu du regard. », écrit P.L. van Berg (19)

Le Cyclope hurle de douleur et de rage. Ses voisins Cyclopes accourent et lui demandent qui lui cause tant de douleur : « la ruse ! et non la force ! et qui me tue ? Personne ! » (20) répond-il. Les compagnons du Cyclope croient à une intervention de Zeus, le seul qui pourrait déjouer la force d’un Cyclope. Ils rentrent donc chez eux et lui conseillent d’invoquer Poséidon qui est à la fois leur roi,  leur père… et un personnage redoutable : « Poséidon demeurera un père sombre… », écrit C. Kerenyi, « il fut lié plus longtemps et plus profondément à des formes animales, et la mer est l’élément qui lui convenait le mieux pour y exercer sa domination…Sa sauvagerie contenue et sa colère menaçante étaient classiques. (21)  « Parmi ses fils, il n’y eut pas que des héros , mais aussi beaucoup d’êtres brutaux et violents, par exemple Polyphème, le Cyclope, qu’Ulysse  châtia. » (22)

Inventant une troisième ruse, Ulysse s’enfuit avec ses compagnons en s’accrochant sous la toison des moutons que Polyphème fait sortir de la caverne pour aller paître. 

Ulysse sort de la caverne, « endroit de refuge, de ressourcement mais aussi d’enfermement.» (23) Il doit sortir de sa gangue d’immaturité et d’inconscience. Sinon, il sera « ravalé » à un état d’inconscience : c’est la signification de la dévoration par le Cyclope.

Le deuxième écueil de l’identité, c’est l’engloutissement, c’est-à-dire l’impossibilité de sortir la fusion: c’est l’échec de la différenciation de son identité en face de celle des autres et du monde. 

 

Quant au thème du bélier et des moutons : « il existe deux histoires où Poséidon est en relation avec les moutons et les béliers… On racontait que Rhéa, après avoir mis Poséidon au monde, dissimula l’enfant au milieu d’un troupeau de mouton … {et} présenta un poulain à {son mari } Cronos qui voulait avaler le nouveau-né . Un autre récit concerne les noces de Poséidon avec Théophane, courtisée par de nombreux prétendants. Après l’avoir enlevée, il l’emmena sur l’ « île du bélier », la transforma en mouton,  lui en bélier, de manière à échapper aux prétendants partis à leur recherche. Ainsi, « Poséidon célébra ses noces de bélier dont le fruit fut le bélier à la toison d’or,…qui fut à l’origine du voyage des Argonautes », (24) autre récit mythologique grec.

 Comment ne pas comprendre la colère d’un dieu lorsqu’il voit se répéter sa propre ruse et celle de sa mère, mais cette fois au détriment de l’un de ses rejetons, sauvage et lamentable ? La ruse de sa mère lui avait sauvé la vie ; sa propre ruse avait débouché sur une magnifique créativité  -la naissance du bélier à la toison d’or-, mais une ruse d’Ulysse, analogue à la sienne, détruit son fils Polyphème, incarnation de son côté sombre... Pour Poséidon, la blessure est narcissique et la colère qui en découle est archaïque, meurtrière.

Ulysse n’en a pas terminé : il est bien sûr sorti de la caverne mais ce n’est qu’une étape. Il manque toujours totalement de prudence : au moment de larguer les amarres, il crie au Cyclope qui les pourchasse, heureusement aveuglément : « de ta méchanceté, tu devais rencontrer le paiement, malheureux, qui n’accueilles les hôtes que pour les dévorer! Zeus et les autres dieux t’en ont récompensé.» (25)  Ulysse aspire à un monde dont la justice fonctionnerait selon la loi du talion : « œil pour œil, dent pour dent » (c’est bien d’œil qu’il s’agit en parlant du Cyclope !). Il s’insurge contre la force abusive, se dresse contre cette destructivité primitive qui, elle, fonctionne encore en-deça de la loi du talion, c’est-à-dire dans la violence et la vengeance sans proportion.

 Bien que ses compagnons l’incitent à fuir prudemment,  il continue à provoquer  le Cyclope en lui criant son véritable nom : « …si quelqu’un des mortels vient savoir le malheur qui t’a privé de l’œil, dis-lui qui t’aveugla : c’est le fils de Laërte, oui ! le pilleur de Troie, l’homme d’Ithaque, Ulysse.» (26) Un jour plus tôt,  Ulysse se disait « personne » ; à présent, il claironne son identité comme un adolescent sans maturité, oscillant entre la difficulté de s’affirmer et la provocation sans prudence. Le seul effet de sa fanfaronnade est de le mettre en danger. Le Cyclope connait maintenant son véritable nom, ce qui donne prise à ses malédictions.

Il  lance des morceaux de rocher pour tenter en vain de faire couler le  bateau d’Ulysse, puis demande à son père Poséidon de le venger : « Qu’il empêche son retour», ou qu’Ulysse n’atteigne le pays de ses pères « qu’après de longs maux, sur un vaisseau d’emprunt,…privé de ses compagnons, que pour trouver encore le malheur au logis ! » (27)

 Poséidon persécutera Ulysse, à la demande de son fils, jusqu’à son arrivée à Ithaque, et c’est cette série d’épreuves qui l’obligera à mûrir, comme si l’accomplissement d’un être humain ne pouvaient s’élaborer que dans l’affrontement à la difficulté. Car Ulysse s’est débarrassé de son hôte barbare, mais pas de ses débordements irresponsables. Il a par deux fois mis son équipage en danger pendant cet épisode et la mort de ses compagnons dévorés ne semble pas le rendre plus prudent. Zeus lui-même dédaignera son offrande  au sortir de cette aventure : est-ce par loyauté à ce frère ombrageux qu’est Poséidon ? Ou désapprouve-t-il la conduite d’Ulysse ? Chez les anciens grecs, la notion de « hubris », la démesure, l’excès ou l’orgueil, est désapprouvée tant par les hommes que par les dieux. Ils prônent plutôt la tempérance, l’ordre et l’harmonie.

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(*) Laërte, père d’Ulysse, y fait allusion à la fin du récit : « Tu perdis les présents dont tu comblas ton hôte! Ah ! s’il vivait encor, si tu l’avais trouvé en ce pays d’Ithaque, cadeaux, accueil d’ami, il ne t’eût reconduit que sa dette payée ; n’est-ce pas l’équité de rendre à qui nous donne ? » (14)

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